L'interview de Lionel Jospin parue dans Le Monde : je la trouve éclairante, très lucide sur le macronisme et cernant bien les enjeux du moment avec malgré tout quelques coups de griffes, y compris pour Hollande (mais pas que).
Lionel Jospin : « Le président de la République offre au Rassemblement national l'occasion de briguer le pouvoir. Ce n'est pas responsable »
Face au danger que représente l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite, l'ancien premier ministre socialiste estime, dans un entretien au « Monde », que le Nouveau Front populaire est la seule « digue » pouvant lui faire barrage. Et salue l'accord programmatique signé, vendredi 14 juin, entre les forces de gauche.
L'ancien premier ministre socialiste Lionel Jospin (1997 à 2002) revient sur la dissolution décidée par Emmanuel Macron. Il dénonce « l'arrogance » et la « légèreté » du président de la République, dont la décision est de nature à mener le Rassemblement national au pouvoir. Le socialiste salue aussi la constitution du Nouveau Front Populaire, seule « digue », selon lui, capable de contenir le parti d'extrême droite.
Le président de la République a décidé, dimanche soir, de dissoudre l'Assemblée nationale. Il en a le pouvoir. Mais une décision d'une telle importance ne peut se prendre à la légère. L'article 12 de la Constitution impose au président trois consultations qui, si elles ne lient pas les mains du chef de l'Etat, sont faites pour l'éclairer. Or le premier ministre, le président du Sénat et la présidente de l'Assemblée nationale ont été hostiles à cette dissolution. Une fois de plus, Emmanuel Macron a décidé seul.
Ce sont de simples avis consultatifs... C'est vrai. Mais puisque ces avis ont été négatifs, le président pouvait se donner le temps de peser les risques qu'il faisait prendre au pays à l'heure où le Rassemblement national progresse. Au lieu de cela, il s'est pressé. Et, plus grave : il entraîne les Français dans sa précipitation. Le président dit qu'il donne la parole au peuple mais nos concitoyens vont devoir prendre des décisions lourdes dans un délai très court. La campagne des élections législatives va durer moins de quinze jours. Ce n'est pas raisonnable.
Cette décision s'imposait-elle, au vu de l'absence de majorité absolue à l'Assemblée et du résultat des élections européennes, comme le prétend le président de la République ? Le premier argument est faible. D'autres dirigeants ont su, dans le passé, gouverner avec une majorité relative. Le président aujourd'hui n'y parvient pas, peut-être par inexpérience, et surtout parce qu'il ne sait pas dialoguer. De ce point de vue, la dissolution est un aveu d'échec. Le second argument est inquiétant. Oui, il y a eu une poussée du Rassemblement national, mais elle s'exprimait dans l'espace européen. Chez nous, la prochaine élection nationale se situait dans trois ans. En convoquant maintenant les élections législatives, le président offre au Rassemblement national l'occasion de briguer le pouvoir en France. Ce n'est pas responsable.
On a beaucoup dit que la dissolution prononcée par Jacques Chirac en 1997 était une dissolution de convenance. Diriez-vous la même chose de celle décidée par Emmanuel Macron ? Cette fois, j'invoquerais plutôt l'arrogance et la légèreté. Car il ne suffit pas de surprendre pour devenir le maître du jeu. Le président Chirac l'avait expérimenté en son temps. Toutefois, en 1997, l'alternative, c'était la gauche plurielle. L'extrême droite était une préoccupation mais non pas une menace. Une fois élu, le président d'alors avait renié sa promesse de lutter contre la fracture sociale pour mener une politique économique orthodoxe et injuste. Les Français se sont détournés de lui. Nous avons gagné les législatives et gouverné cinq ans, plutôt bien.
Aujourd'hui, la perspective d'alternance, c'est le Rassemblement national. Ce parti fait visiblement moins peur aux Français qu'il y a vingt ans. Déjà, à l'époque de Jean-Marie Le Pen, je ne disais pas que le Front national était un parti fasciste. Mais le Rassemblement national aujourd'hui est tout aussi dangereux que son devancier. C'est le parti d'un clan. Il est nationaliste, xénophobe, et nombre de ses propositions heurtent nos principes républicains. Sur le plan international, ses dirigeants sont prêts à pactiser avec celui qui s'affirme notre ennemi : Vladimir Poutine. Sans parler des doutes que l'on peut avoir sur la capacité des deux principaux responsables du RN à maîtriser les problèmes économiques et sociaux du pays. Le fait que ce mouvement se « respectabilise » et avance masqué ne l'empêche pas d'être dangereux.
Dénoncer le « danger fasciste» n'est-il pas juste ? Il n'est pas nécessaire d'invoquer le fascisme pour mettre en garde contre le Rassemblement national. Jamais sous la République la France n'a été gouvernée par un parti d'extrême droite. En 1940, c'est sous la botte de l'occupant nazi que le régime de Vichy a imposé sa « révolution nationale ». L'identité de la France, c'est la République et ses valeurs. L'extrême droite est étrangère à l'identité historique de notre pays.
La gauche a annoncé une nouvelle union avec le Nouveau Front populaire. Qu'en pensez-vous ? Dans la situation présente, la gauche fait son devoir. Emmanuel Macron est impopulaire. Son parti, Renaissance, n'a pas de véritable existence et va sans doute perdre nombre de députés. La force de résistance va manquer de ce côté-là. Le parti de la droite classique, Les Républicains, est en pleine crise, sous l'effet de la désertion de son président, l'indécent Monsieur Ciotti. Sa capacité à faire barrage s'est donc réduite. Le Nouveau Front populaire est une des digues contre lesquelles peut se briser la vague. Il est sain que, malgré des divergences connues, la France insoumise, le Parti socialiste, le Parti communiste et les Ecologistes aient signé l'accord récent. Et je me réjouis que Raphaël Glucksmann, qui vient de faire une belle campagne européenne, ne soit pas resté à l'écart.
L'alliance a été immédiatement vilipendée par le camp présidentiel... C'est un réflexe pavlovien. Déroulons le film des deux quinquennats. En cherchant systématiquement, par la pratique du débauchage, à affaiblir les deux partis qui, à gauche et à droite, structuraient le paysage politique français sans même se soucier de leur substituer une force politique vivante ou de bâtir des coalitions stables, le président Macron a ouvert l'espace au Rassemblement national. Il permet maintenant à ce parti d'extrême droite de frapper aux portes du pouvoir. Battons-nous, calmement et démocratiquement, pour qu'elles restent fermées. Quant au camp présidentiel, au lieu de vilipender une alliance qu'il nous conduit à renouer dans l'urgence, il ferait mieux de tempérer l'égotisme de son chef.
Avez-vous le sentiment que cette alliance est dominée par la France insoumise ? Une inflexion s'est amorcée au sein de la gauche et des écologistes. On en voit les signes dans l'accord signé. J'aime que son préambule commence par ces mots : « Nous en finirons avec la brutalisation ». Ou encore par cette phrase : « Nous chercherons un chemin d'apaisement en France ». Cette évolution du ton est bienvenue. Au reste, si les candidats du Nouveau Front populaire sont uniques, ils seront divers selon les circonscriptions. Sur ce point, un rééquilibrage a été opéré. En outre, si l'on considère le contenu de l'accord, de sérieuses évolutions apparaissent. Par exemple, le soutien à l'Ukraine et la fourniture d'armes contre l'agression russe sont clairement affirmés. L'antisémitisme est fermement réprouvé. Il y a un changement d'état d'esprit.
Jean-Luc Mélenchon doit-il être premier ministre si le Nouveau Front populaire devenait la première force politique de l'Assemblée nationale ? Si cette nouvelle alliance devenait majoritaire, le premier ministre devrait être celui - ou celle - qui serait le plus apte à rassembler et à gouverner.
Cinq députés sortants de La France Insoumise, récemment écartés de l'investiture, dénoncent une « purge ». Qu'en pensez-vous ? Dans l'histoire, le mot purge renvoie à un autre temps, celui du stalinisme. Pour ma part, et aujourd'hui, je n'aime pas les mises à l'écart de ceux qui ont déplu.
Le camp présidentiel fait campagne sur le risque que ferait peser sur l'économie française la gauche au gouvernement. Qu'en pensez-vous ? Le risque, c'est la politique d'Emmanuel Macron qui le fait courir. J'ai connu hier un gouvernement qui a qualifié la France pour l'Euro - je parle de monnaie et non de foot - sans mener une politique d'austérité, qui a fait passer le déficit budgétaire sous les 3% et la dette sous les 60% du produit intérieur tout en créant deux millions d'emplois et en conduisant une réelle politique sociale. La gauche au gouvernement n'est pas un risque pour l'économie et elle peut être une chance pour la société. Ce n'est pas sous mon gouvernement mais sous l'actuel que la note de la France a été dégradée.
On voit la difficulté pour le président d'avoir une majorité relative à l'Assemblée nationale. Qu'aurait-il dû faire ? Qui sait ? Peut-être respecter ses partenaires plutôt que de chercher à les dépecer...
Vous-même, comment envisagez-vous votre rôle dans cette situation compliquée pour le pays? Je ne suis plus un acteur de la vie politique. Je ne vais pas devenir son commentateur. Je peux être un accompagnateur - mais pas de n'importe qui ni pour n'importe quoi. En ce moment crucial, j'accompagne volontiers ce que tente de faire la nouvelle alliance à gauche.
_________________ Tel est mon bon plaisir.
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