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Jean-Marc Mickeler, président de la DNCG : « Le coût des effectifs français est trop important par rapport à leurs performances »
Le président de la DNCG Jean-Marc Mickeler dévoile le déficit (282 millions d'euros) des clubs français, à qui il conseille d'être plus sélectifs en matière de transferts afin d'améliorer leurs performances européennes sans se ruiner.
Étienne Moatti 27 mars 2024 à 19h22
Dans un entretien à L'Équipe, Jean-Marc Mickeler, le patron de la DNCG (Direction nationale du contrôle de gestion), dresse le tableau financier du football français. En progrès, la Ligue 1 et la Ligue 2 ont néanmoins encore perdu 282 millions d'euros au 30 juin 2023 (contre 601 millions un an plus tôt). Celui qui dirige également la branche Audit et Assurance au niveau mondial chez Deloitte salue cet effort, mais reste critique concernant certains aspects de leur gestion, notamment en termes de masse salariale. Car nos clubs dépensent beaucoup pour très peu de résultats.
« Quelle est la situation nette des clubs français au 30 juin 2023 ? Au terme de la saison dernière, le football professionnel français affiche une perte de 282 millions d'euros, soit moitié moins qu'à l'issue de la saison 2021-2022 (601 millions d'euros). Les fonds propres continuent à se reconstituer. Ils s'élèvent à 1,2 milliard d'euros contre 814 millions en juin 2022. Et la dette financière poursuit une décrue lente à 952 millions contre 1,05 milliard un an plus tôt.
Quelle est la répartition des pertes entre la L1 et la L2 ? La Ligue 1 a perdu 273 millions d'euros contre 582 millions un an auparavant. La Ligue 2, quant à elle, a perdu 8,5 millions d'euros.
Les pertes de nos clubs sont un peu moins importantes qu'un an plus tôt, mais le déficit d'exploitation reste important. Nous sommes ici au coeur du sujet. Les comptes d'exploitation restent fortement déficitaires à 1,06 milliard d'euros, même si ce déficit a diminué de 12 % en un an, grâce notamment à une stabilité des salaires, qui pèsent, hors charges sociales, 1,6 milliard d'euros. La masse salariale versée aux joueurs de Ligue 1 a même diminué de 2 % en un an.
« À performance égale, les masses salariales, en France, sont plus élevées qu'en Italie, en Allemagne et même en Angleterre »
Si ce déficit d'exploitation est toujours très important, cela veut dire que les actionnaires sont intervenus pour éponger les pertes... Les actionnaires ont injecté 702 millions d'euros lors de la saison dernière. Je rappelle qu'ils avaient déjà investi 635 millions lors de l'exercice précédent... Pour réduire ce déficit d'exploitation, il faut une maîtrise des coûts, mais aussi une amélioration des performances sportives de nos clubs sur la scène européenne.
En fait, le football français est structurellement déficitaire... Tous les clubs ont compris qu'il fallait faire preuve de prudence. Cela commence par la construction de budgets crédibles et une exécution disciplinée de ces budgets. Au terme de l'exercice 2022-2023, l'écart entre le résultat d'exploitation budgété et réel a été de 188 millions d'euros en Ligue 1. Il y a 27 % d'écart. Je ne connais pas beaucoup d'industries où de tels écarts seraient tolérés sans conséquence. Pour les clubs, il y a la nécessité de continuer à être crédibles dans ce qu'ils planifient et dans ce qu'ils exécutent. Ensuite, il faut que la politique sportive soit conforme aux moyens dont ils disposent. À la DNCG, nous avons la conviction qu'à partir d'un certain niveau ce n'est pas tant le montant investi dans les effectifs qui compte, mais la qualité des investissements réalisés. Il est utile de rappeler qu'à performance égale, les masses salariales, en France, sont plus élevées qu'en Italie, en Allemagne et même en Angleterre.
C'est-à-dire ? Nous avons calculé le ratio masse salariale par point récolté dans les compétitions UEFA des équipes qui ont participé aux Coupes d'Europe lors des cinq dernières années. Ce ratio moyen est de 11,5 millions d'euros par point pour 34 clubs des principaux Championnats. Il est de 17,3 millions en France... Le coût des effectifs des clubs français est trop important par rapport à leurs performances.
Le football français n'investit pas bien ? C'est factuel. Pour atteindre un nombre de points identique à celui récolté par les trois meilleurs clubs des ligues majeures (Angleterre, Espagne, Italie et Allemagne), il faut additionner ceux de six clubs français. La France n'a atteint qu'une seule finale au cours des cinq dernières années, comme les Pays-Bas et l'Écosse, dont les clubs ont des masses salariales trois à quatre fois moins importantes. Cela montre bien la nécessité de travailler la performance sportive. L'argent n'est pas la solution à tout.
Quelles sont les perspectives financières de la saison en cours ? Nous n'anticipons pas d'amélioration significative en matière de déficit d'exploitation. Il devrait rester proche du milliard d'euros.
« Sans l'effort conjugué des actionnaires, de l'État et de la LFP, la Ligue 1 telle que nous la connaissons aujourd'hui aurait cessé d'exister »
Les clubs français sont devenus plus dépensiers en matière de transferts. Est-ce une bonne chose pour valoriser la Ligue 1 ou est-ce une inquiétude ? En 2022-2023, ce que les clubs ont gagné en vendant des joueurs leur a permis de financer leurs achats. Mais on a vu arriver des actionnaires qui ont permis à certains d'entre eux d'acheter sans être obligés de vendre leurs meilleurs joueurs. Cette tendance se confirme car la Ligue 1 est le deuxième Championnat le plus dépensier à l'heure où l'on se parle, avec par exemple le double des achats réalisés par la Liga espagnole. En 2023-2024, le flux d'achats tourne autour du milliard d'euros. C'est une bonne chose dès lors que les clubs veilleront à ce que ces achats permettent réellement d'améliorer leur compétitivité. Et qu'ils ne sont pas financés par de l'endettement. Les clubs n'ont pas besoin de dépenser plus, mais de dépenser mieux.
Comment jugez-vous l'accord passé avec le fonds CVC (1,5 milliard d'euros versés en échange de 13 % des parts de la société commerciale créée par la LFP). A-t-il, selon vous, permis d'éviter la faillite de certains clubs ? Il est important de rappeler que la France est le seul pays qui a dû affronter de façon concomitante la défection de son diffuseur principal (Mediapro), l'arrêt total de son Championnat et les conséquences de deux ans et demi de pandémie. Sans l'effort conjugué des actionnaires, de l'État et de la LFP, la Ligue 1 telle que nous la connaissons aujourd'hui aurait cessé d'exister. Ces efforts étaient critiques pour assurer une survie. Ils n'étaient pas suffisants pour offrir un futur. La création de la société commerciale de la Ligue, qui a permis l'arrivée de CVC, constitue une étape indispensable pour permettre à la quasi-totalité des clubs à la fois de reconstituer des fonds propres largement entamés, de poursuivre des investissements indispensables en matière d'infrastructures et de travailler sur la compétitivité des effectifs. Sans l'apport de CVC dans les comptes, il est probable que certains clubs auraient fait faillite.
Le futur contrat télévisé (pour la période 2024-2029) n'est pas encore bouclé. Est-il capital pour l'avenir des clubs français ? Les droits télévisés (nationaux et internationaux, auxquels il faut ajouter ceux versés par l'UEFA aux clubs européens) représentent 30 % des revenus hors transferts des clubs français. Leur valeur est donc nécessairement importante pour leur avenir. Mais, au-delà du montant de ce contrat, il est important de noter que la répartition de ces droits sera, dans le futur, plus favorable aux clubs qui jouent les Coupes européennes. C'est d'autant plus important pour ceux qui n'aspirent pas à jouer ces compétitions d'être extrêmement prudents.
Quels sont aujourd'hui les rapports entre la DNCG et les clubs ? On a construit un dialogue constant qui permet d'anticiper beaucoup de sujets, de conseiller les actionnaires, de leur rappeler nos attentes, de passer des messages bien en amont des auditions et de limiter, au fond, toute forme de surprise quant aux décisions que nous prenons. »
_________________ Le rassemblement de la gauche de gouvernement ne peut pas se faire avec LFI. Sauf à tout trahir de l’héritage de Blum
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