ajacques a écrit:
Tu sais très bien ce que je voterais si on était en Côte d'Ivoire.
justement, et ça me fait plaisir que ce soit toi qui en parle :
Qu’on ne s’y trompe pas, les victimes de cette élection ne sont pas à chercher du côté des candidats. Tout porte à croire que chaque camp préparait depuis longtemps le troisième tour. Celui dans lequel s’opposent actuellement Gbagbo et la « communauté internationale ».
Mais c’est bien la population ivoirienne, à qui l’on servait depuis 2007, que la présidentielle allait clore la crise, qui se retrouve otage d’une situation politique binaire et violente. Les positions sont tranchées et les moyens mis en avant extrémistes.
De Marcoussis aux isoloirs, huit ans de statu-quo militaire, de tensions toujours entretenues, de régression sociale et de marginalisation de la société civile. Huit ans ponctués d’accords politiques de dupes, de reconduction des contrats aux Bouygues et Bolloré. Huit ans dont le bilan le plus marquant est celui des exactions. Celles des rebelles, celles des milices et paramilitaires loyalistes, ou celles des soldats français.
On se souvient de Michel de Bonnecorse, conseiller de Chirac pour l’Afrique, sortant, en janvier 2007, d’une audience avec Blaise Compaoré, le président burkinabé. C’était quelques semaines avant les accords de Ouaga qui fi rent du leader rebelle, Guillaume Soro, le premier ministre de Gbagbo. Bonnecorse annonçait (Billets n°157) un règlement de la crise seulement à l’issue des élections : « Le but des pays raisonnables est qu’il y ait des élections libres et honnêtes en octobre, ce qui donnera un président légitime qui sera soit élu, soit réélu, et c’est à ce président de mettre un terme à cette crise. »
Il sous-entendait des élections sans réunification du pays et sans désarmement des rebelles. Au lendemain des accords de Ouaga, la rumeur annonçait Gbagbo tranquille jusqu’en 2010. Bonnecorse et la rumeur ont eu raison. Dans son communiqué de presse du 23 décembre, « Côte d’Ivoire : la France pyromane ne doit pas jouer au pompier », Survie constatait donc la « responsabilité de la diplomatie française dans l’impasse » actuelle. Rappelant plus particulièrement la tuerie de novembre 2004, l’association Survie réclamait de la France « le retrait de son opération militaire au profit de troupes internationales sous commandement onusien. »
Par ailleurs, le descriptif du Programme d’appui au processus électoral impulsé par l’UE au travers du PNUD annonçait : « Pour les prochaines échéances électorales, il est à prévoir que le problème de confiance se posera avec une acuité encore plus grande et exigera le recours à des pouvoirs décisionnels exceptionnels pour contrecarrer l’incapacité d’atteindre des consensus politiques en temps utile. »
De 2006 à aujourd’hui, deux programmes se sont succédé, au bénéfice principalement de la Commission électorale Indépendante (CEI) pour des montants de 58 et 75 millions de dollars. Les organisations de la société civile en ont aussi bénéficié, dans une moindre mesure.
La résurrection du vieux parti d’Houphouët-Boigny ?
Fin 2010, c’est enfin l’heure du vote pour les Ivoiriens. Le premier tour a vu la mise à la retraite de l’ancien président Henri Konan Bédié, héritier du vieux parti unique (PDCI) d’Houphouët- Boigny.
L’entre-deux tours a vu la réactivation de l’accord politique scellé à Paris en 2005 réconciliant Ouattara et Bédié pour défaire Gbagbo au second tour. Oublié, le fait que le second instrumentalisa l’ivoirité, dans les années 1990, pour écarter le premier de l’arène politique. Le PDCI et le RDR de Ouattara, né d’une scission PDCI, se retrouvent artificiellement réunis au sein du nouveau parti Houphouëtiste, le RHDP.
Commission électorale non indépendante contre Conseil constitutionnel aux ordres
La composition de la CEI a été fixée par l’accord de Pretoria de 2005, qui se réfère aux signataires de l’accord de Linas-Marcoussis. Ces derniers accords rassemblaient trois mouvements rebelles – qui rapidement n’en firent plus qu’un –, quatre partis aujourd’hui rassemblés au sein du RHDP, le FPI de Gbagbo, et deux partis plus ou moins associés à Gbagbo. Compte tenu de son alliance réussie avec les rebelles et les Houphouëtistes, la CEI est très majoritairement favorable à Ouattara. Pour compenser sa composition partisane, les décisions de la CEI doivent être prises par consensus. Début 2010, Gbagbo avait obtenu la démission de la CEI après des manoeuvres douteuses de son président lors de la constitution des listes électorales. Le camp présidentiel avait tenté en vain de changer la distribution des cartes. À peine évoquée, l’idée d’y faire entrer la société civile avait avorté.
En revanche, le Conseil constitutionnel, calqué sur le modèle français, est contrôlé par le camp Gbagbo. Le scénario qui a mené au bicéphalisme actuel est le suivant : alléguant des fraudes, les membres de la CEI favorables à Gbagbo ont bloqué tout consensus sur les résultats du second tour. Le porte-parole de la CEI – issu des rebelles – tenta de passer outre et voulu annoncer des résultats régionaux. Devant les caméras, il en fut empêché par deux autres membres. Après trois jours de blocage, le Conseil constitutionnel prit le dossier en main. Avant que ce dernier ne se prononce, Youssouf Bakayoko, le président de la CEI, se rendit à l’hôtel du Golf, d’où il déclara Ouattara vainqueur. Le lendemain, le Conseil constitutionnel invalida le scrutin dans sept départements et déclara Gbagbo vainqueur.
La question de la fraude
Les chiffres de la participation ont alimenté les soupçons de gonflement des suffrages. La bonne participation annoncée le jour du vote (estimée entre 65% et 70%) est devenu excellente quelques jours plus tard avec les chiffres de la CEI (84% au premier tour, 81% au second). Six départements auraient connu un bond de participation entre les deux tours de 6 à 9,5 points, atteignant de 87% à 94% de participation au second tour. Tous ces départements, contrôlés par les rebelles, ont accordé leurs faveurs à Ouattara. Dans son rapport sur le second tour, la Convention de la société civile ivoirienne (CSCI) a regretté de ne pas pouvoir confronter ses données avec les procès verbaux recueillis par la CEI. Pour aller dans ce sens, il faut noter que la confrontation des données régionales ou nationales est insuffisante. Dans le même ordre d’idée, le nombre d’observateurs (100 observateur de l’UE, 1000 de la CSCI) devrait être accompagné de leur répartition sur le territoire, surtout dans le cas ivoirien. On sait par exemple que les renforts militaires de l’ONUCI, arrivés du Libéria pour les élections, se sont concentrés dans les zones où la mixité ethnique est la plus forte : Abidjan, Bouaké et les régions de l’ouest et du centre-ouest.
La « République du Golf »
Depuis les accords de Marcoussis, l’hôtel du Golf, où résident les ministres issus de la rébellion, est sécurisé par les casques bleus. Lorsque Bakayoko s’y rend, Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara, Guillaume Soro, le représentant du secrétaire général de l’ONU et les ambassadeurs français et américain s’y trouvent déjà. Ces derniers lui promettent protection jusqu’à l’aéroport, en échange de la proclamation de résultats. Bakayoko annonce la victoire de Ouattara devant les caméras occidentales avant de s’envoler pour Paris.
Depuis, Ouattara et Soro vivent dans l’hôtel, véritable enclave sous protection de l’ONUCI et des militaires rebelles. Leur stratégie pour obtenir le départ de Gbagbo a connu trois phases. La première fut l’appel à leur partisans avec, le 16 décembre, un mot d’ordre lancé pour « libérer la RTI [Radio Télévision ivoirienne] », qui s’est transformé en mot d’ordre de grève – peu suivi, sauf dans les transports. La seconde est la demande aux institutions internationales de geler les comptes de l’État ivoirien, de sanctionner l’entourage de Gbagbo et de ne plus reconnaître les ambassadeurs nommés par Gbagbo. Et finalement, l’appel à une intervention militaire étrangère pour déloger Gbagbo.
La mobilisation des jeunes patriotes
On note dans le gouvernement de Gbagbo la présence de Charles Blé Goudé, le « général » auto-proclamé des « jeunes patriotes ». Blé Goudé organise des meetings dans certains quartiers d’Abidjan pour mobiliser contre Ouattara, Soro, l’ONUCI, Licorne. Sans appeler directement à la violence, il dérape volontiers, annonçant un génocide à venir perpétré par les « forces impartiales », appelant des manifestations « à mains nues » à déloger par tous les moyens Soro, ses rebelles de la « République du Golf » et les « forces impartiales ».
Il appelle en même temps à ne pas s’en prendre aux résidents français, ni à leurs entreprises. Blé Goudé espère montrer, en mobilisant les foules, que Gbagbo est indélogeable.
Les deux visages d’Abidjan
Il existe actuellement deux visages d’Abidjan. La capitale ivoirienne est fortement divisée, comme le montrent les chiffres acceptés par les deux parties, même s’ils sont légèrement à l’avantage de Gbagbo avec 52% des suffrages exprimés et 83% de participation au second tour. D’une part, les quartiers huppés et une partie des quartiers populaires ont majoritairement voté Gbagbo. Les autres sont, depuis la manifestation du 16 décembre, sous l’étroite surveillance des « corps habillés » – policiers, gendarmes, paramilitaires... – restés fidèles à Gbagbo. La journée du 16 a enregistré entre vingt et trente morts selon les deux camps. À en croire l’ONU, un mois après le second tour, le bilan serait proche de 173 morts, principalement parmi les partisans de Ouattara. La peur règne dans les quartiers Dioulas. Des informations inquiétantes circulent, faisant état de barrages tenus par des paramilitaires anglophones, d’enlèvements de nuit. Le 19 décembre, un charnier aurait été découvert près d’Abidjan. L’ONU n’a pas encore pu se rendre sur place.
Soro et Choi, le représentant de l’ONU, évoquent des escadrons de la mort à la solde de Gbagbo, des mercenaires angolais, libériens ou sierra-léonais. Le diplomate français, Alain Le Roy, chef du département des opérations de maintien de la paix de l’ONU, a confirmé la présence de mercenaires libériens.
Retour à la case CPI ?
Comme en 2003, la possibilité de traduire Gbagbo et son entourage devant la justice internationale est évoquée. La liste des crimes impunis en Côte d’Ivoire est longue, tant de la part des loyalistes que des rebelles. Mais jusqu’ici les menaces d’inculpation sont restées au stade du chantage diplomatique.
Début 2003, les médias français se sont fait l’écho d’une enquête en cours liant l’entourage du président ivoirien aux escadrons de la mort qui sévissait à Abidjan (Billets n°113). Elle est toujours restée à l’état d’enquête ouverte et ne s’est jamais concrétisée par une inculpation. Il s’agit manifestement d’un dossier qu’on gardait sous le coude... Le Monde et Paris- Match ont été condamnés pour avoir lié la présidence ivoirienne aux escadrons de la mort. La mouvance rebelle proche d’Ibrahim Coulibaly (surnommé « IB », ancien garde du corps de la famille de Ouattara, mêlé au renversement de Bédié en 1999 et présenté en 2002 comme le parrain de la rébellion) avait constitué un dossier sur les crimes du régime Gbagbo, mais pendant l’été 2003, elle avait été mise hors jeu, suite à l’arrestation d’IB par la DST à Paris, après une enquête du juge Bruguière (Billets n°188).
C’est à ce moment que Soro a vraiment pris les rênes de la rébellion, que le chemin de fer ivoiro-burkinabé exploité par Bolloré a pu à nouveau circuler. C’est aussi à cette période que l’État ivoirien a renoué avec le grand patronat français. En mai 2008, Gbagbo pouvait déclarer « il faut quand même que les gens sachent que dans tous les grands choix que nous avons opérés, ce sont les entreprises françaises que nous avons choisies ».
Impatience française
Pour le Grigri International (24 décembre), « Aurore Bergé, ambitieuse candidate en 2008 à la direction des Jeunes populaires de l’UMP » est la première à annoncer une victoire de Ouattara, le lendemain du second tour. Deux jours plus tard, le site d’information Euronews affichait un bandeau annonçant la victoire du même Ouattara, avant de s’excuser, invoquant un « problème technique » – (sic). Mais dès la nuit du second tour, le journaliste Jean-Paul Ney annonçait sur son site (LesGrandesOreilles) la victoire de Ouattara en accumulant des faits grossièrement faux : « Le couvrefeu n’est plus respecté par les gens qui dansent dans les rues », « le mouvement militaro-civil pour la libération du peuple (MCLP) menace de faire sauter le président sortant », « À Paris, une source de la DGSE confirme la victoire sans appel de Ouattara ».
L’audiovisuel français tape d’ailleurs fort en matière de désinformation. Sur France 5 les téléspectateurs ont appris qu’en 2000, c’est Gbagbo qui a surfé sur l’ivoirité pour évincer Alassane Ouattara (C dans l’air, 06 décembre). Antoine Glaser, dans une grande confusion, met tout sur le dos de Gbagbo sur France Inter « [Gbagbo] est arrivé au pouvoir en ayant écarté Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié. Et finalement les socialistes à l’époque quand Henri Konan Bédié a [subi] le coup d’état, on était en cohabitation, Jacques Chirac à l’époque avec le conseiller Michel Dupuech, ils étaient pour remettre Bédié au pouvoir. Les socialistes ont dit non, il y a notre camarade Laurent Gbagbo qui peut quand même arriver » N’oublions pas enfin Michèle Alliot- Marie (Europe 1, 1er décembre) : « La Côte d’Ivoire a toujours été un modèle de démocratie en Afrique ».
Sanctions
Il existe un groupe d’experts nommé par l’ONU dont nous avons salué le travail à plusieurs reprises (Billets n°192). Son rôle est de contrôler l’efficacité de l’embargo sur les armes et de rapporter les infractions relevant du comité des sanctions. On s’étonne que son rôle n’ait pas été mis en avant à l’heure où tombent de nouvelles sanctions. Il a sans doute le tort d’avoir mené son travail en zone rebelle aussi bien qu’en zone gouvernementale. C’est sans doute pour cette raison que son rapport annuel, qui aurait dû être publié mi-octobre, est inaccessible ! Notons que parmi la soixantaine de personnes sous le coup de sanctions de la part de l’UE figure l’ex-légionnaire Frédéric Lafont (Billets n°196).
Offensive sarko-américaine
Devançant l’Élysée, l’administration américaine a été la première à soutenir le « nouveau président » Ouattara. L’offensive diplomatique américaine contre Gbagbo éclaire d’un jour nouveau deux incidents relevés précédemment (Billets n°195) : l’interdiction faite au président du FPI de se rendre aux États-Unis cet été et l’arrestation d’un militaire envoyé par le gouvernement ivoirien pour acheter du matériel de maintien de l’ordre peu avant les élections. Le duo franco-américain à l’ONU s’est dans un premier temps heurté à la Russie avant que celle-ci accepte la position occidentale.
L’Union africaine s’est alignée tandis que la CEDEAO, emmenée par le Nigérian Jonathan Goodluck, prenait les devant, menaçant très tôt Gbagbo d’un recours à la force. Le téléphone a bien fonctionné entre Obama, Sarkozy et Goodluck.
Dès le 8 décembre, donc moins d’une semaine après la dispute électorale, Soro déclarait au Parisien : « J’espère pouvoir compter sur la capacité de tous les défenseurs de la démocratie, des Africains comme de la communauté internationale, pour imposer à Gbagbo de céder le pouvoir comme hier les Etats-Unis l’ont fait avec Charles Taylor au Liberia. » Soro a retrouvé sa hargne du début de la rébellion, celle qui laissait deviner qu’il s’appuyait sur de puissants appuis.
Cet appel fait froid dans le dos à plus d’un titre. L’Ecomog – l’armée nigériane sous couvert de la CEDEAO – avait été envoyée combattre Charles Taylor et c’est bien ce dont on menace aussi Gbagbo. Mais cette force et ses nombreuses exactions sont de sinistre mémoire. Elle fut totalement inefficace. Assez ironiquement, la rébellion ivoirienne dont Soro est le leader avait reçu le soutien du criminel de guerre Charles Taylor. Ce sont finalement des milices libériennes, appuyées par les États-Unis et, régionalement par Gbagbo, qui renversèrent Taylor. Quant au Sierra Leone, l’Ecomog n’y a pas évité l’intervention britannique. Si le Nigeria intervenait en Côte d’Ivoire, ce serait le signe d’un tournant stratégique considérable.
Le consentement de l’Élysée pour cette solution, serait un nouveau signe de la proximité de vue entre le locataire de l’Élysée et la diplomatie américaine. Certains réseaux français verraient d’un très mauvais oeil une intervention anglo-saxonne lourde en Françafrique.
Du point de vue régional, le tandem Foccart-Houphouët avait donné à la Côte d’Ivoire un rôle de pivot de l’impérialisme français dans l’aire ouest-africaine face au géant nigérian. Cette rivalité avait atteint son paroxysme avec la guerre du Biafra et dans une moindre mesure la guerre du Libéria.
Au moment de l’arrivée annoncée d’un bâtiment militaire néerlandais à la demande des autorités françaises (RNW, 22 décembre), on lit dans un télégramme de la diplomatie américaine que les Néerlandais sont un allié très important en Europe qui « envisage d’accroître sa présence militaire en Afrique », particulièrement, mais pas seulement, en Côte d’Ivoire.
Mi-décembre, le premier ministre kenyan suggérait de déloger Gbagbo par la force. Deux semaines plus tard, l’UA lui demande d’assumer ses propose et « d’assurer le suivi de la situation en Côte d’Ivoire et de renforcer les chances de succès des efforts en cours » !
Depuis la publication de notre communiqué sur la situation en Côte d’Ivoire, nous avons reçu de nombreux appels. Le plus souvent, on approuve et on nous remercie, certains cependant nous prennent à partie. Notamment on nous accuse d’ingérence dans la politique de la Côte d’Ivoire, ce qui est assez piquant à un moment où l’ONU, les USA, la France, l’UE, ont pris en main les affaires de ce pays.
Nous reproduisons ci-dessous un communiqué de la CSCI (convention de la société civile ivoirienne). Il nous semble œuvrer dans le sens le plus souhaitable, qui est l’effort pour trouver une solution à l’affrontement actuel entre les deux prétendants à la victoire lors de l’élection présidentielle.
Nous ne souscrivons pas exactement à l’ensemble de cette déclaration, en particulier nous réitérons notre demande du retrait de Côte d’Ivoire de la force française Licorne, qui ne peut, par son histoire passée, constituer un élément d’apaisement et de médiation dans l’épisode actuel aigu d’une crise qui perdure depuis huit ans et qui a coupé le pays en deux.
CONVENTION GENERALE EXTRAORDINAIRE SUR LA SORTIE DE CRISE, LES 5 ET 6 JANVIER 2011
COMMUNIQUE FINAL
La Convention de la Société Civile Ivoirienne a tenu sa deuxième Convention Générale Extraordinaire les 05 et 06 janvier 2011 à la
Bibliothèque Nationale en présence de 64 organisations membres sur la centaine que compte la CSCI. L’objectif principal est de proposer des solutions pouvant aider à sortir la Côte d’Ivoire de l’impasse post électorale actuelle. Les propositions portent sur quatre préoccupations majeures : l’apaisement du climat social, une meilleure sécurisation des prochaines élections (législatives, municipales et régionales), une meilleure appréhension du rôle de la communauté internationale en Côte d’Ivoire dans la sortie de crise et la contribution au dénouement de l’impasse du bicéphalisme au sommet de l’Etat.
I –Au titre de l’apaisement du climat social post électoral La Convention Générale Extraordinaire a noté que les principales sources des tensions politiques et sociales sont les médias, les partis politiques, les forces armées et les populations. A cet effet, la CGE fait les recommandations suivantes :
I-1- Concernant les médias
Le pays n’étant pas en guerre, la raison d’Etat invoquée pour confisquer les médias publics à des fins de propagande au profit d’un seul camp est inopportune. Les dispositions suivantes devront être prises avec urgence :
- amener les organes de régulation, notamment le Conseil National de la Communication Audiovisuelle (CNCA), à faire leur travail avec beaucoup plus de rigueur, de vigilance et de professionnalisme ;
- arrêter la propagande politique et la diffusion de messages de haine et de violence dans les médias publics ;
- assurer un traitement équilibré et impartial de l’information dans les médias publics, notamment la RTI (Radiodiffusion Télévision Ivoirienne).
- assurer l’accessibilité des médias publics à toutes les personnes physiques et morales ;
- assurer la couverture de toute l’étendue du territoire national par la RTI ;
- prévoir des tranches horaires dans les programmes de la RTI pour l’éducation civique et citoyenne ;
- faire des émissions dans les langues nationales pour promouvoir la paix et la cohésion sociale ;
- autoriser la réouverture de tous les médias internationaux fermés, dans le strict respect des lois nationales ;
- fermer les médias (écrits et audio-visuels) qui échappent au contrôle du CNCA et du CNP, sur toute l’étendue du territoire national. Ces médias devront, avant d’émettre, se conformer aux lois et règlements en vigueur en Côte d’Ivoire ;
- accorder une plus grande représentation de la société civile dans les organes de régulation (CNCA et CNP).
I-2- Concernant les partis politiques
La CGE a déploré une radicalisation dans les discours et les comportements des partis politiques. Par conséquent, la CGE demande aux partis politiques de :
- éviter le recours aux considérations ethniques, régionales ou religieuses ;
- éviter l’usage d’armes et de la violence comme moyens d’expression et d’action ;
- éviter l’usage des moyens de l’Etat (finance, personnel, matériel, force publique) dans les actions ;
- faire preuve de modération dans leurs prises de position politique ;
- respecter le code de bonne conduite des partis politiques ;
- éduquer les militants à la tolérance et aux valeurs démocratiques. Enfin, la CGE demande aux deux protagonistes (MM. Gbagbo et Ouattara) d’adresser des messages d’apaisement à leurs militants qui devront être diffusés dans les médias publics.
I-3- Concernant les Forces Armées
La Convention Générale Extraordinaire déplore les attitudes partisanes et bellicistes des FDS et FAFN. Elle demande donc :
- la cessation immédiate, par les FDS et FAFN, de toute hostilité, de défiance ou d’annonce d’intention d’hostilité ;
- la réactivation du Centre de Commandement Intégré (CCI) et sa dotation en moyens conséquents pour accroître son efficacité ;
- l’encadrement pacifique des marches et des manifestations conformément à la législation en vigueur ;
- la libération immédiate et sans condition du quartier général du RHDP ;
- la levée immédiate du blocus de l’hôtel du Golf imposée par les FDS ;
- la cessation des rackets sur les routes, entrainant parfois les mouvements de grèves dans le secteur des transports ;
- l’arrêt immédiat dans les zones CNO des blocages récurrents des convois de ravitaillement du marché national en vivres et en bétail ;
- le non recours à toute intervention armée pour le règlement de la crise. Enfin, la CGE demande que les négociations pour la sortie de crise ne s’enlisent pas et qu’elles permettent un dénouement rapide.
I-4- Concernant les populations
La CGE déplore la manipulation des masses populaires par les partis politiques. Trois partis ayant réunie à eux seule 95,5% des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle exercent une réelle hégémonie sur les populations. La CGE contacte qu’une telle hégémonie est de nature à entrainer par moments, à entrainer les populations dans des logiques de méfiance, d’hostilité voire de violence. Par voie de conséquence, la CGE demande :
- à la jeunesse de ne pas céder à la manipulation et de refuser de servir de chaire à canon,
- aux chefs traditionnels et aux leaders religieux d’éviter les positions partisanes prise en publique,
- à la population d’utiliser les moyens d’expression démocratique (meetings et marches pacifiques) dans leurs revendications.
- à la population de respecter le droit à la différence.
- la tenue de conseils locaux dans les familles, les quartiers, les communautés etc.
- l’utilisation et la promotion des alliances inter-ethniques pour détendre l’atmosphère post électoral actuel.
II- Au titre des propositions pour améliorer la gestion et la sécurisation des prochaines élections
La Convention Générale Extraordinaire note que des problèmes et des défaillances ont été constatés dans la gestion et la sécurisation du deuxième tour de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Ces problèmes et ces défaillances sont en partie responsables de l’impasse post électoral actuel que vit le pays. En conséquence, la CGE suggère :
- la reconstitution entière de la CEI et l’administration de cette institution par la société civile.
- le remaniement partiel du Conseil Constitutionnel en vue du renforcement de sa crédibilité et de son impartialité.
- le désarmement total de tous ceux qui détiennent illégalement des armes en Côte d’Ivoire,
- la réunification effective de l’armée ivoirienne
III- Au titre du rôle de la communauté internationale et de ses rapports avec les autres acteurs.
La CGE reconnait l’importance du rôle joué par la communauté internationale dans la sortie de crise. Elle note cependant que les activités et les prérogatives de la communauté internationale sont souvent méconnues et mal comprise par les ivoiriens. La CGE Suggère donc :
- que l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) poursuivre ses missions en Côte d’Ivoire, mais que celles-ci soient davantage expliquées aux populations ;
- que les forces impartiales complémentaires ne comprennent pas de ressortissants de la CEDEAO et que leur désignation soit faite en accord avec les autorités nationales ;
- que les structures internationales appuient les organisations nationales sans se substituer à elles et sans les concurrencer.
IV- Au titre du dénouement du bicéphalisme au sommet de l’Etat.
La CGE propose :
- la poursuite des négociations jusqu’à la fin du mois de Janvier 2011.
- En cas d’échec des négociations, propose la reprise de l’élection présidentielle conformément à l’article 64 du code électoral en ayant réuni les conditions d’une meilleure sécurisation et d’une totale transparence des élections.
- Enfin la CGE propose parallèlement aux efforts de négociation et de médiation internationale actuellement en cours, la constitution d’un groupe de médiateurs nationaux comprenant :
* - La société civile ivoirienne,
* - Les organisations professionnelles et syndicales,
* - La chefferie traditionnelle,
* - Et les confessions religieuses.
Fait à Abidjan le 06/01/2011
S’il est bien une idée fausse, resassée par les médias à propos de la Côte d’Ivoire, c’est celle du « miracle ivoirien » c’est à dire la période des 30 premières années de l’Indépendance sous le règne d’Houphouët Boigny, qui aurait été une période faste.
Il faut examiner en effet à quel point Houphouët a été une malédiction pour la Côte d’Ivoire, on comprendra alors le chaos actuel, qui en est la conséquence directe. On peut dire que, pendant cette période, l’argent a certes coulé à flot mais qu’il n’en est résulté aucun développement. C’est cette conjonction vicieuse qui constitue le cas de figure exemplaire d’un système pervers. La prospérité a été entièrement détournée d’une part par une classe dirigeante qui s’est enrichie de façon indécente – la fortune personnelle d’Houphouët est certainement l’une des plus gigantesques et des plus scandaleuses d’Afrique – d’autre part par les entreprises françaises, qui forment l’essentiel du tissu économique et rapatrient 90 % de leurs bénéfices.
Ces dizaines d’années d’enrichissement ont laissé la Côte d’Ivoire elle-même dans une économie d’agriculture intensive. Houphouët se contentait de faire venir des pays voisins des masses de travailleurs pour exploiter à bon compte les plantations d’ananas, de café et de cacao. Se bornant à recueillir cette rente, il n’a guère essayé de diversifier l’économie, ni surtout de procurer à la Côte d’Ivoire un tant soit peu d’indépendance à l’égard des importations, seule amorce pour un véritable développement. La prospérité en trompe l’oeil, dont les Ivoiriens n’ont jamais recueilli que les miettes, entièrement dépendante du cours de quelques matières premières agricoles, a vite fondu, laissant la Côte d’Ivoire aux griffes des institutions financières internationales et dépourvue d’emplois. L’état de la Côte d’Ivoire après la disparition d’Houphouët, bien loin de montrer rétrospectivement une quelconque efficacité de sa gestion, comme certains le répètent à l’envi, est la preuve même de sa nocivité dans l’absence de toute vision à long terme du développement de son pays.
Politiquement, l’échec d’Houphouët est encore plus patent. Son régime, sous des dehors paternes, s’est montré férocement répressif contre toute contestation. Les problèmes sociaux et politiques engendrés par son aveuglement devant la réalité ivoirienne vont exploser après sa disparition.
Henri Konan Bédié, président de l’Assemblée nationale, succède constitutionnellement à Houphouët, mort en décembre 1993, alors qu’Alassane Ouattara, premier ministre, était la véritable tête de la Côte d’Ivoire depuis 1990 avec la dégradation de l’état de santé d’Houphouët. Bédié, pour se débarrasser de son rival Ouattara, promeut en décembre 1994 une loi électorale qui instaure la notion d’« Ivoirité ». L’élection présidentielle de 1995, boycottée par les principaux candidats, et précédée par de violentes manifestations qui font de nombreuses victimes, est remportée à 96 % par Bédié.
Le 24 décembre 1999, un coup d’Etat militaire chasse Bédié du pouvoir. Le général Gueï prend la tête du Conseil national de salut public. Il propose au référendum une constitution qui reconduit les dispositions de l’Ivoirité, adoptée à 82 %. Il se présente à l’élection présidentielle d’octobre alors que les candidatures de Bédié et de Ouattara sont récusées. Laurent Gbagbo entre alors en scène. Ses partisans descendent dans la rue pour revendiquer la victoire électorale. On est parti pour dix années de troubles avec, à partir de 2002, la partition de la Côte d’Ivoire, dont le nord est occupée par la rébellion militaire des Forces nouvelles.